Valdano et Maradona : miettes philosophiques (2ème partie)

Jorge évoque souvent la figure de Maradona quand il veut présenter sa vision du génie. Mais il le fait toujours du point de vue du coéquipier attentif. Quand il raconte Diego c’est toujours depuis l’extérieur c’est-à-dire d’un point de vue privilégié pour le décrire mais sans jamais essayer d’en percer le mystère. Bien au contraire, il préserve l’énigme du génie en la restituant dans toute sa profondeur. Aujourd’hui, le vestiaire de Argentina 86.

La clé de notre équipe en 1986 ? je dirais que nous étions un groupe de joueurs arrivés à maturité capables de vivre en compagnie d’un génie. Au Mexique nous nous sommes tous sentis acteurs secondaires aux côtés d’un génie. Pas le moindre acte d’immaturité dérivé d’une éventuelle querelle d’égos dans un groupe comptant pourtant en son sein pas mal de vedettes. Nous avons tous renoncé à une partie de notre individualité pour la mettre au bénéfice du collectif et profité d’un joueur en état de grâce. Pourquoi en 1986 et pas en 1982 ? Il y a quelque chose à voir sans doute avec la maturité. En 1982, c’était la première participation à une coupe du monde de Diego, tous les projecteurs étaient braqués sur lui, il jouait dans une équipe avec d’autres leaders, il ne se sentait pas encore complètement maître de la situation. Je crois que le fait que Bilardo lui ait donné le brassard de capitaine a permis à Diego de donner ce petit plus de confiance. C’était une bonne décision. Pour Diego c’était très bien. Un peu moins pour le groupe mais pour Diego sans aucun doute. 

Diego « je viens montrer que je suis le meilleur joueur du monde ».

L’équipe aurait-elle pu être championne du monde sans Diego ? Difficile à dire… Diego jouissait d’une supériorité très grande et très intimidante à partir du match contre l’Angleterre. Je crois aussi que c’est la première fois depuis sa blessure en 1983 qu’il se sentait stable physiquement. Le docteur Oliva (…) lui avait fabriqué une petite machine dans laquelle Diego mettait le pied pendant une bonne partie de la journée. Grâce à un système de poids et contrepoids Diego passait sa journée à faire des exercices. Un jour Diego m’a dit « c’est la première fois que je sens que ma cheville est ferme. Sur mon appui, je m’appuie vraiment, quand je démarre, je démarre vraiment. » Ensuite je ne sais pas si une autre fois dans sa vie il est resté concentré deux mois exclusivement sur le football. Enfin, la détermination dont il a fait preuve était éloquente. En arrivant au Mexique, Zico a déclaré « j’ai une petite blessure, je viens contribuer à ce que va faire l’équipe ». Platini a dit à peu près la même chose « Je ne suis qu’une pièce d’une bonne équipe ». Et quand on a posé la même question à Diego « je viens montrer que je suis le meilleur joueur du monde ». Il y a avait un peu d’arrogance dans cette déclaration mais aussi une forme d’engagement pris avec le public. Je crois qu’il a accepté de se mettre dans ce piège parce qu’il savait qu’il en sortirait brillamment. Un peu comme Houdini qui se jetait à l’eau avec des chaînes mais savait parfaitement qu’il s’en sortirait (rires). 

Diego Borinsky, Pablo Vignone, Asi Jugamos : los 25 partidos más transcendentes de la Argentina en los Mundiales, relatados por sus protagonistas, Sudamericana, 2013, trad. Thibaud Leplat

Maradona n’était pas le genre de joueurs à réclamer la liberté. Il était plutôt du genre de ceux qui la prennent. Il en avait bien le droit, évidemment. Diego comprenait bien qu’une équipe doive reposer sur un ordre général. Il était d’ailleurs très généreux à l’heure de s’acquitter de ses obligations. Menotti et Bilardo étaient très différents dans leur conception du jeu mais identiques dans leur usage de Maradona. Les deux hommes savaient bien là où il pouvait faire le plus de mal à l’adversaire et qu’il est préférable de maintenir les génies en repos pour que leurs miracles aient plus de chance d’opérer facilement. Sur la relation de Maradona avec l’ordre, j’aimerais faire appel à un souvenir qui remonte au Mondial 1986. Je ne sais plus précisément de quel match il s’agit, mais c’était durant une mi-temps. L’équipe avait beaucoup reculé durant les dernières minutes de la première mi-temps. Furieux, Diego déboule dans le vestiaire et hurle « Faites comme vous voulez avec votre tactique mais vers l’avant, jamais en arrière ! ». 

Ariel Scher, La pasión según Valdano : reportaje al fútbol, Buenos Aires, Capital Intelectual, 2006, trad. Thibaud Leplat