Comment j’ai gardé ma femme

C’est ici que tout commence. C’est ici aussi que tout finit. Premier essai de théorisation du monde.

Je n’arrive pas à me décider. Je réfléchis beaucoup trop. Donnez-moi n’importe quel fait, n’importe quel hasard, j’en ferai le plus sérieux des problèmes, la plus ennuyeuse des énigmes. Transformer les décisions les plus courantes (choisir sa marque de café, opter pour un shampoing plutôt qu’un autre) en une telle aporie que plus aucune légèreté ne soit possible (quelle est la différence fondamentale entre un café brésilien et un café colombien ? Qu’est-ce qu’un cheveu normal ?), voilà le problème de ma vie.

Si je ne peux m’empêcher d’entrer dans d’interminables délibérations intérieures avant de me prononcer définitivement sur n’importe quel sujet, c’est que mon dos se bloque à la seule mention de cette idée terrifiante : me tromper. Ainsi, au moment de mener ma vie de citoyen exemplaire, il n’est pas rare que je me pose ce genre d’alternatives : Franprix est moins cher mais Monoprix est mieux fréquenté, lequel choisir ?  Je prends alors quelques minutes, immobile sur mon trottoir et le chariot à la main, pour méditer mûrement mon choix.  Je me rappelle l’éloge de Monoprix par Michel Houellebecq (« c’est magnifique Monoprix »). Quel est mon rapport à son oeuvre ? Mimétisme ou rejet ? Mimétisme, plutôt. Mais discret. J’opte donc pour Franprix, mais dans une perspective critique. Bref, je me prends la tête pour un rien.

Développons un autre exemple.

Aujourd’hui je me suis décidé à tenir un blog. Si je raisonnais comme un utilisateur à l’aise dans son siècle, je n’aurais aucune hésitation au moment de raconter les anecdotes sur la classe moyenne (hors Paris, plutôt Province) à laquelle j’appartiens. Ce matin j’ai acheté une armoire à Conforama et je n’arrive pas à la monter; hier soir ma femme m’a appris à cuisiner un flan de courgettes, voici la vidéo de mes exploits; demain ma mère m’a invité au spectacle de Gad Elmaleh, triple smiley, coeur, applaudissement. J’en ferais ensuite la chronique. J’écrirais assez mal mais je ne m’en rendrais pas compte. Mes dilemmes se résumeraient de toutes façons à quelques confessions utilitaristes facilement solubles dans mon art du partage électronique. On me likerait souvent. Je gagnerais des followers. J’aurais un compte Instagram. Je serais définitivement à l’aise dans mon époque.

Il y a pourtant, c’est plus fort que moi, des objections qui ne manquent pas de se poser. La première est celle du snob qui vit à l’intérieur de moi. Écrire un blog ? N’est-ce pas dégradant de se jeter si impudiquement dans la fange ? L’immédiateté qu’exige ce genre de publications est profondément contraire à l’obligation de recul et de prudence que la pensée sérieuse suppose. 

La seconde, plus janséniste: pour être libre il faut apprendre à penser contre soi-même. Le blog est donc proscrit au philosophe véritable dont le champ d’expérimentation est la recherche intérieure et non le débriefing intempestif des émissions de télévision de la veille. Tenir un blog c’est laisser parler le troupeau à l’intérieur de soi. C’est éteindre la lumière et entrer dans les ténèbres. Bref, c’est terriblement vulgaire.

Pourtant ma décision est prise. Je tiendrai ce blog pour cette seule raison convaincante : ne plus emmerder ma femme avec mes théories à la con (et éviter ainsi qu’elle « me quitte »). Je suis navré mais c’est donc à vous que je destine désormais ces épuisants questionnements. N’ayant pas peur d’en demander trop (on a son orgueil tout de même) je compte en outre sur la bienveillance des anonymes qui me lieront et trouveront dans ces textes à leur tour, je l’espère, l’occasion idéale de se prendre la tête.