{"id":68,"date":"2014-06-29T10:36:00","date_gmt":"2014-06-29T09:36:00","guid":{"rendered":"https:\/\/thibaudleplat.wordpress.com\/2014\/06\/29\/le-corps-des-larmes"},"modified":"2025-02-10T21:17:26","modified_gmt":"2025-02-10T21:17:26","slug":"le-corps-des-larmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/thibaudleplat.com\/index.php\/2014\/06\/29\/le-corps-des-larmes\/","title":{"rendered":"Le corps des larmes"},"content":{"rendered":"<div dir=\"ltr\" style=\"text-align:left;\">\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\">Dimanche 29 juin 2014<\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\">Gr\u00e8ce-Costa Rica (Huiti\u00e8me de finale)<\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\">Recife<\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><b><\/b><\/span><\/div>\n<div class=\"separator\" style=\"clear:both;text-align:center;\"><a href=\"http:\/\/www.sofoot.com\/IMG\/img-konstantinos-mitroglu-1404133659_620_400_crop_articles-186161.jpg\" style=\"margin-left:1em;margin-right:1em;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" border=\"0\" src=\"http:\/\/www.sofoot.com\/IMG\/img-konstantinos-mitroglu-1404133659_620_400_crop_articles-186161.jpg\" height=\"412\" width=\"640\" \/><\/a><\/div>\n<div class=\"p1\"><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><b><\/b><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>On attendait un C\u00f4te d\u2019Ivoire-Italie, on a eu un Gr\u00e8ce-Costa Rica. Ce match termina tr\u00e8s tard et ne fit sans doute pas l\u2019unanimit\u00e9 aupr\u00e8s des amateurs. Pourtant ce match fut le plus beau. Le plus grec.\u00a0<\/b><\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\">Cette rencontre \u00e9pique finit au milieu de la nuit. Elle s\u2019acheva par une interminable prolongation entre une \u00e9quipe de vieilles gloires \u00e9puis\u00e9es et une autre emplie de jeunes premiers terrifi\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e de mettre fin \u00e0 leur fabuleux voyage. Ce match ne fut ni le plus technique, ni le plus grandiose. On n\u2019y\u00a0 vit aucun exploit individuel, \u00e0 peine quelques crochets r\u00e9ussis, une ou deux raisons de s\u2019enthousiasmer pour la beaut\u00e9 plastique de dribbles chaloup\u00e9s, mais aucun hommage \u00e0 l\u2019intelligence collective d\u2019une \u00e9quipe qui aurait \u00e9lev\u00e9 le talent de la transition offensive \u00e0 celui des plus belles cath\u00e9drales gothiques. \u00c0 force de voir des exploits se succ\u00e9der depuis deux semaines, on avait oubli\u00e9 qu\u2019au fond de nous dormait encore cet \u00eatre sentimental qui aima un jour le foot juste parce que les r\u00e8gles \u00e9taient faciles \u00e0 comprendre et parce qu\u2019on pouvait y jouer n\u2019importe o\u00f9 avec tous nos copains de classe de CE2. Le foot professionnel, tout son gel, toute sa liturgie t\u00e9l\u00e9visuelle, avait \u00e9touff\u00e9 nos sensations d\u2019enfance et de football primitif. Mais si ce match fut le plus important c\u2019est parce qu\u2019il r\u00e9veilla ces souvenirs disparus. On avait oubli\u00e9 que la Gr\u00e8ce \u00e9tait le pays des belles odyss\u00e9es. On avait oubli\u00e9 que m\u00eame les guerriers les plus terrifiants, eux aussi avaient un coeur.<\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>D\u00e9but de calvitie, m\u00e2choire pr\u00eate \u00e0 mordre<\/b><\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><i>\u00abL\u2019imagination, <\/i>\u00e9crit Bachelard<i> (L\u2019eau et les r\u00eaves), a toujours un printemps \u00e0 d\u00e9crire\u00bb.<\/i> Pour appr\u00e9cier la beaut\u00e9 de cette rencontre il avait donc fallu participer activement \u00e0 la construction po\u00e9tique de cette \u00e9pop\u00e9e. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 il y avait des hommes fins, \u00e9l\u00e9gants, qui s\u2019\u00e9taient sauv\u00e9s du groupe de la mort sans une seule seconde d\u2019h\u00e9sitation. Le Costa Rica avait r\u00e9gl\u00e9 son compte \u00e0 tous les monstres qui s\u2019\u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 lui. Il y eut l\u2019Angleterre, l\u2019Italie et l\u2019Uruguay. Pour terminer son odyss\u00e9e magnifique, il ne leur manquait plus que la Gr\u00e8ce. En face il y avait cette \u00e9quipe de gueules cass\u00e9es \u00e0 qui on aurait donner sa chemise juste pour qu\u2019ils ne soient plus seuls. Regardez un peu Theofanis Gekas et Yorgos Karagounis. Regardez leurs traits creus\u00e9s. Leur allure traduit le m\u00e9pris qu\u2019ils ont pour leur \u00e9poque. Malgr\u00e9 la cinquantaine de cam\u00e9ras et les millions de midinettes qui verraient ce match, ils n\u2019avaient sacrifi\u00e9 aucune seconde de leur existence pr\u00e9cieuse \u00e0 se soumettre \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de leurs contemporains. Nez de boxeur, d\u00e9but de calvitie, d\u00e9marche de cyclope pour le premier. Oreilles d\u00e9coll\u00e9es, barbe grisonnante et m\u00e2choire pr\u00eate \u00e0 mordre pour le second. Ces deux hommes appartenaient \u00e0 une mythologie dont la profondeur esth\u00e9tique d\u00e9passait largement le cadre convenu d\u2019un huiti\u00e8me de finales de coupe du monde. Ils avaient une dr\u00f4le d\u2019allure les h\u00e9ros, mais ils \u00e9taient beaux.<\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Jeunes contre v\u00e9t\u00e9rans<\/b><\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\">La Gr\u00e8ce \u00e9tait \u00e9limin\u00e9e. Bien s\u00fbr, c\u2019\u00e9tait in\u00e9vitable. Elle emporta avec elle cette esth\u00e9tique nostalgique de ces \u00e9quipes de v\u00e9t\u00e9rans bedonnants qui, malgr\u00e9 l\u2019usure de leurs articulations et la pesanteur de leurs corps fatigu\u00e9s, finissaient toujours par remporter leur match le dimanche apr\u00e8s-midi contre les jeunes du village d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Ils ne courraient plus depuis longtemps (leurs genoux arthritiques ne pliaient plus depuis qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient tous faits les crois\u00e9s) mais ils battaient les plus jeunes \u00e0 force de malice et d\u2019exp\u00e9rience. Quand les novices y mettaient tout leur coeur et toute leur \u00e9nergie, les vieux loups, un verre d\u2019anis \u00e0 la main, y mettaient leur exp\u00e9rience et leur flegme de vieux brisquard des terrains vagues. Hier soir, malgr\u00e9 une expulsion costaricienne d\u00e8s l\u2019heure de jeu, la Gr\u00e8ce attendit le dernier souffle du temps r\u00e9glementaire pour \u00e9galiser d\u2019un but que personne d\u2019autre n\u2019aurait os\u00e9 c\u00e9l\u00e9brer autant. Un <i>Deus ex machina<\/i> avait transform\u00e9 un centre de Giorgios Samaras en un irr\u00e9sistible carambolage dans la surface \u00e0 dix secondes de la fin du temps r\u00e9glementaire. Il offrit un ballon \u00e0 quelques m\u00e8tres de la ligne de but \u00e0 un d\u00e9fenseur central au pr\u00e9nom de philosophe, Sokratis Papastathopoulos. Ce fut leur dernier but. Le Costa Rica \u00e9limina la Gr\u00e8ce aux penalties. Mais dans les po\u00e8mes antiques la Gr\u00e8ce gagne toujours \u00e0 la fin, m\u00eame quand elle perd.<\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Le p\u00e9nalty le plus lent du monde<\/b><\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\">En vrai la plus grande tristesse de cette \u00e9limination affleura quand on r\u00e9alisa qu\u2019on ne reverrait plus le visage le plus fascinant de ce Mondial. Il avait le nez camus des h\u00e9ros de l\u2019Antiquit\u00e9 et cette barbe rev\u00eache qui, tentant de se faire une place sous son menton dans l\u2019alignement exact des courbes de son visage, dessinait une sorte de casque \u00e0 pointe qu\u2019il aurait mis \u00e0 l\u2019envers. Parfaitement dessin\u00e9s sous des sourcils id\u00e9alement dispos\u00e9s pour le combat, ses yeux avaient la couleur trouble de l\u2019eau stagnante. D\u00e9cid\u00e9ment, cette physionomie inqui\u00e9tante \u00e9tait taill\u00e9e pour les po\u00e8mes \u00e9piques et r\u00e9pondait au nom le plus ad\u00e9quat \u00e0 figurer l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de ces traits : Konstantinos Mitroglu. On le disait g\u00e9nial, brillant, \u00e9go\u00efste et insupportable. Il \u00e9tait aussi bless\u00e9 depuis des jours. Infiltr\u00e9, incapable du moindre sprint, il s\u2019installa \u00e0 la pointe de l\u2019attaque de son arm\u00e9e. Quand au bout du match, son tour vint de frapper un p\u00e9nalty, on redouta qu\u2019il ne f\u00eet le combat de trop et que l\u2019insupportable ridicule d\u2019un ballon trop mal tir\u00e9 eut raison de son faci\u00e8s taill\u00e9 pour les exploits.\u00a0<\/span><\/div>\n<div class=\"p2\"><span class=\"s1\"><\/span><\/div>\n<p><\/p>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\">Mais il s\u2019approcha en marchant, posa son ballon, prit \u00e0 peine de l\u2019\u00e9lan. Les deux pas qui lui servirent \u00e0 donner de la puissance \u00e0 sa frappe furent sans doute les plus lents de l\u2019histoire des tirs aux buts. Et, non content du rythme d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s alangui de sa foul\u00e9e, il ajouta \u00e0 cette liturgie \u00e9trange, un instant de pause qui suspendit le temps. Il marqua dans le petit filet de Keylor Navas, fit demi-tour et, le visage toujours aussi impassible et intrigant, sortit du cadre de nos \u00e9crans. Mais si le jeune Konstantinos Mitroglu se cacha, c\u2019est sans doute pour essuyer les sanglots du vieux Theofanis Gekas qui venait de manquer son tir et d\u2019\u00e9liminer son pays. \u00c0 l\u2019abris des regards, il constata que les larmes les plus \u00e9mouvantes avaient toujours le corps des g\u00e9ants d\u00e9glingu\u00e9s. M\u00eame les cyclopes les plus redoutables, pensa-t-il alors, peuvent un jour s\u2019agenouiller comme des gosses et se mettre \u00e0 pleurer.\u00a0<\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><br \/><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><a href=\"http:\/\/www.sofoot.com\/le-corps-des-larmes-186161.html\" target=\"_blank\">http:\/\/www.sofoot.com\/le-corps-des-larmes-186161.html<\/a><\/span><\/div>\n<div class=\"p1\"><span class=\"s1\"><br \/><\/span><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dimanche 29 juin 2014 Gr\u00e8ce-Costa Rica (Huiti\u00e8me de finale) Recife On attendait un C\u00f4te d\u2019Ivoire-Italie, on a eu un Gr\u00e8ce-Costa Rica. Ce match termina tr\u00e8s tard et ne fit sans doute pas l\u2019unanimit\u00e9 aupr\u00e8s des amateurs. Pourtant ce match fut le plus beau. 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